SEXUALITE - LAÏCITE

Sexualité - Laïcité

Domaine réservé des religions, la sexualité a toujours été vue sous un aspect moral et mystique. Depuis que les psychanalistes et les philosophes s'en sont emparés, la pensée progresse et s'éloigne de concepts millénaires traçant la ligne de partage du pouvoir et de la servitude, d'un côté pour les hommes, de l'autres pour les femmes. La laïcité - principe moderne et contemporain de l'organisation humaine - ne peut vivre en s'exonérant du débat sur l'égalité des sexes. Les sociétés patriarcales, mues par les croyances religieuses, tentent de résister autant que possible.

La sexualité, enjeu majeur de la laïcité

Sous le geste définitif d'ablation, il ne s'agit pas seulement d'imiter Abraham auquel son Dieu lui avait demandé de faire deuil de son prépuce "en signe d'alliance". C'est tout une construction patriarcale des rapports humains que cela implique.

La circoncision est le premier acte posé de la prédominance des hommes sur les femmes.

Qui a demandé à l'enfant sur la table du chirurgien un avis raisonné pour lui ôter le prépuce pratiqué au nom de la foi de ses parents et de son appartenance à une société religieuse ? Un tribunal de Cologne (Allemagne) a estimé que l'intégrité du corps des enfants devait être préservé, provoquant un tollé dans les synagogues et les mosquées.

 

 

E prépuce enjeu politique, culturel, sanitaire, religieux. La formule pourrait prêter à sourire. Qu'on y prenne garde, l'affaire est des plus sérieuses.

En juin 2012, un tribunal d'appel de Cologne (Allemagne) ayant jugé que les droits de l'enfant à son intégrité physique prime sur le droit des parents à disposer de son prépuce pour cause de leur propre appartenance religieuse, a été sévèrement critiqué par le Conseil Central des Juifs de ce pays. « Il s'agit d'une intervention gravissime et sans précédent dans les prérogatives des communautés religieuses », déclara le président de cette institution, Dieter Grauman.

L'affaire prit une dimension politique et diplomatique de grande ampleur, internationale, avec l'intervention du président d'Israël, Shimon Pérès, auprès de son homologue germanique, suivie d'une mise au point du porte-parole de la chancelière Angela Merkel assurant que les communautés allemandes juive (deux cent millemembres) et musulmane (quatre millions de membres) devaient pouvoir pratiquer leur religion librement et sans interdit.

Par Pierre Mabire

Fait politique et diplomatique sans précédent, le président d'Israël Shimon Pères, est intervenu auprès de son homologue allemand pour s'inquiéter d'un arrêt d'un tribunal de Cologne dénonçant le rituel de circoncision d'enfants n'ayant pas de liberté de décision pour présérver l'intégrité de leur corps, tant qu'ils seront mineurs.

Le Conseil de l'Europe (47 pays membres) a soutenu le tribunal allemand contre l'avis du président de l'Etat hébreu et des rabbinats.

Pour les jeunes Musulmans, la circoncision - bien que n'étant pas une obligation dictée par le Prophète - intervient généralement entre 4 et 10 ans, avant la puberté.

Les affrontements autour du prépuce, pour son enlèvement ou sa sauvegarde, continuent de faire rage. Les lignes de combat sont multiples, géographiquement et anthropologiquement. Si elle peuvent creuser encore plus un écart entre les juifs et non-juifs, les plus ardents défenseurs de la circoncision voient, dans l'éventuelle interdiction de cette pratique sur les garçons nouveau-nés, un grand danger pour l'avenir du judaïsme. C'est ce qu'a affirmé le rabbin autrichien Ariel Muzicant en assimilant l'interdiction de circoncire les nouveaux-nés à «une nouvelle tentative de Shoah, une extermination du peuple juif, mais cette fois-ci avec des moyens intellectuels».

 

Dans une tribune publiée le 14 septembre 2014 dans le quotidien français « Libération », l'enseignant-chercheur Jérôme Segal, répliquait en tentant d'élever le débat bien au-dessus de cette caricature grossière déployée par Ariel Muzicant : « En tant qu’humaniste et membre de la communauté juive en Autriche, j’ai critiqué la circoncision des bébés et des enfants et j’ai été, à mon tour, accusé de «préconiser l’extermination des Juifs» et d’être victime d’un type particulier de «haine de soi». Les non-juifs, eux, sont confrontés à de telles occasions à des accusations d’antisémitisme.

Pourtant, soixante-dix ans après la Shoah, il devrait être possible de prôner des réformes dans le judaïsme sans remettre en question pour autant l’identité juive ».

 

 

Aux Etats-Unis, où la circoncision est largement répandue pour des raisons hygiénistes ou religieuses - y compris dans certaines Eglises chrétiennes - se développe un mouvement nommé "Intactivist", contre l'ablation du prépuce des enfants, avant que ceux-ci soit en âge de décider eux-mêmes pour leur propre corps(photos ci-dessus et ci-dessous)..

Sigmund Freud (ci-contre), père de la psychanalyse, voyait dans la circoncision des enfants juifs, "un substitut de la castration" et "une expression de la soumission au père".

Nombreux sont aujourd'hui les psychanalistes et philosophes à qualifier la circoncision de rituel raciste et communautariste.

Jérôme Segal dans sa tribune publiée par Libération, souligne : « Le contre-argument est souvent : «Mais c’est dans la Torah !». Bien sûr, on pourrait d’abord se demander pourquoi les femmes ne devraient pas, elles aussi, porter de signe de cette alliance avec Dieu. Il est également intéressant de noter que le judaïsme rejette déjà d’autres passages de la Torah. Dans le troisième livre de la Genèse, on lit par exemple : «Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils commettent tous deux un acte abominable. Ils seront punis de mort, leur sang retombera sur eux.» (Lév. 20, 14). Aucun juif sain d’esprit ne tenterait aujourd’hui de tuer les homosexuels ».

 

Dans ce même journal, Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny pendant vingt-trois ans, expliquait dans Libération daté du 28 juillet 2014: «Le corps de l’enfant n’appartient pas aux parents. Il faut, ainsi, condamner de manière très explicite l’excision. Et commencer à ouvrir un débat sur la circoncision, comme l’a demandé l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Je suis juif, je sais que c’est très polémique de dire ça. Mais circoncire, c’est modifier le sexe d’un enfant au nom de ses croyances à soi.»

Des psychanalystes et ethnologues n'hésitent pas à aller plus loin encore en rangeant la circoncision rituelle et religieuse au rang d'un racisme qui n'ose s'avouer comme tel.

 

Ainsi, le site américain http://www.academia.edu/ qui rassemble de nombreux enseignants universitaires, chercheurs et étudiants internationaux, dans sa version française, affirme sans détour : « Entre barbarie et exclusion, la circoncision rituelle, comble d'un racisme masqué derrière religion, tradition, culture et folklore, catalyseur de fanatisme, terrorisme, génocide et féminicide ».

L'impact de ce site crée en 2008 est de nature modifier la pensée orthodoxe dominante. Fin avril 2010, http://www.academia.edu/ comptait 137 000 utilisateurs enregistrés, gagnait 15 000 utilisateurs par mois et recevait environ 600 000 visiteurs uniques par mois. En 2011, le nombre d'utilisateurs triplait pour atteindre 800 000 fin novembre 2011 et le nombre de visiteurs uniques s'élèvait à 3 millions. Vers la mi février 2012, le site dépassait le million d'utilisateurs enregistrés.

Les Intactivist américains multiplient les manifestations de ce genre, comme ici à Los Angeles, pour que des lois contre la circoncision et les mutilations sexuelles soient introduites dans la législation des Etats.

Excisée, scarifiée, cette fillette soudanaise n'a pas eu d'autre choix que subir des mutilations imposées par des adultes au nom des traditions ethniques.

Il reste cependant que le tribunal de Cologne avait été saisi parce qu'un garçon de 8 ans, de famille musulmane, à la suite de sa circoncision, avait subi de graves complications, avec douleurs et saignements abondants. L'ablation n'avait aucune cause thérapeutique. Eu égard aux résultats désastreux pour la santé de l'enfant, les magistrats avaient considéré qu'il y avait eu abus de possession du corps de l'enfant. D'où son arrêt suivi de la réaction brutale des rabbinats d'Allemagne et Israël redoutant un risque de voir cette décision faire tache d'huile dans d'autres pays européens.

 

De son côté, le ministre israélien de la Diplomatie publique et de la Diaspora, Youli Edelstein, suivant de près les développements de ce jugement unique en Europe, déclarait « [qu'une interdiction de la circoncision était] d'un point de vue juif, la plus importante de toutes les interdictions imaginables. (...)Si on laisse passer ça , il n'y aura pas de possibilité de l'empêcher dans d'autres pays européens", jugeait-il. Il s'était montré cependant optimiste, estimant que les Allemands étaient tout à fait conscients "qu'il n'était pas opportun pour leur pays d'interdire les circoncisions".

 

Le jugement de Cologne se trouva pourtant conforté le 24 mars 2014 par le vote d'une résolution par le Conseil de l'Europe siégeant à Strasbourg, recommandant à ses 47 Etats membres, d'introduire dans leurs législations respectives des mesures visant à protéger l'intégrité du corps d'enfants qui, à l'âge d'être concernés par la circonion (à 8 jours chez les Juifs, et entre 4 ans et la puberté chez les Musulmans), n'ont pas d'autre choix que de se soumettre à la volonté de leurs parents et à l'emprise des traditions culturelles et religieuses.

Le rabbin d'AuticheAriel Muzicant (à droite) a haussé le ton jusqu'à la caricature en qualifiant l'arrêt du tribunal de Cologne de "nouvelle tentative de Shoah pour exterminer le peuple juif par des moyens intellectuels".

Jérôme Segal, coordinateur du Collège doctoral de l'Histoire des Sciences à l'Université de Vienne (Autriche), a étudié l'histoire de la circoncision. Juif déclaré, il a critiqué la circoncision des enfants et a été accusé de "préconiser l'extermination des Juifs". Il continue de penser qu'il est possible de réformer le judaïsme sans remettre en question l'identité juive.

Sur cette ligne de réflexion se développe actuellement aux Etats-Unis – avec des échos en Israël – un mouvement au sein de la population juive pour l'abandon du rite de la circoncision des garçons de huit jours, et pour son remplacement par un rituel d'accueil des nouveaux-nés au sein de la communauté juive.

Ce rituel nommé « Brit Shalom », où l'enfant reçoit son nom, où est réaffirmée l'alliance de l'Eternel avec son peuple, n'est pas seulement non-violent.

Là où il dérange surtout les orthodoxes et traditionalistes pro-circoncision, c'est qu'il remet en question une organisation sociale, culturelle et politique fondée sur le patriarcat.

 

L'un des premiers opposant à l'ablation du prépuce avait été le père de la psychanalyse, Sigmund Freud, qui voyait dans ce rituel ancestral, un « substitut de la castration (…) une expression de la soumission au père". Aujourd'hui, bien que juif lui-même, il serait qualifié de renégat et de parjure.

Le rituel de la « Brit Shalom », est transgressif sur un autre point. Contrairement à la « Brit Milah » (la circoncision traditionnelle juive), la maman de l'enfant est présente. Cette autre entorse aux lois contenues dans le Lévitique – troisième Livre de l'Exode - qui contraint la mère nouvellement accouchée de rester chez elle durant la période de « purification » de 40 jours, n'émeut pas les partisans de la non-circoncision des enfants. Ceux-ci ne se considèrent d'ailleurs pas moins juifs que les orthodoxes, mais revendiquent une lecture nouvelle de la Torah.

Le réseau d'universitaires, professeurs, chercheurs, étudiants se développe de façon fulgurante dans le monde entier depuis le site http://www.academia.edu/ Son impact parmi les élites mondiales est de nature à réformer des traditions millénaires de mutilations corporelles et sexuelles.

La circoncision, comme l'excision, est dans la cible de philosophes et psychanalustes qui assimilent les mutilations sexuelles à un crime contre l'humanité et un acte de repli communautariste et raciste.

Grâce à Internet, des réseaux d'échange et de partage des savoirs permettent d'accéder aux recherches scientifiques les plus pointues, et aux travaux des philosophes et sociologues à la pointe des sociétés modernes.

La fin annoncée des élites de la pensée n'est pas encore pour demain. Bien au contraire, l'immense brassage des idées n'a jamais été aussi important depuis la création de la Toile.

Le basculement vers le respect de l'intégrité du corps des enfants se vérifie de plus en plus aux Etats-Unis où prospère le mouvement «Intactivist », qui combat toutes les mutilations sexuelles, féminines et masculines, et plus particulièrement la circoncision. Dans sa page d'accueil, le site qui soutient ce mouvement http://www.droitaucorps.com/mouvement-intactiviste#avenir

précise : « Les intactivistes considèrent que tous les êtres humains, sans distinction aucune, ont le droit fondamental de grandir et de vivre avec un corps intact.

Les intactivistes s’opposent donc catégoriquement à toute forme de mutilation génitale pratiquée sans raison thérapeutique avérée sur un individu n’étant pas à même de donner un consentement libre et éclairé.

Chaque individu doit avoir le choix de décider ce qu’il veut faire de son propre corps ».

 

Chaque individu doit avoir le choix de décider ce qu’il veut faire de son propre corps ».

Ce débat a fait l'objet le 18 juillet 2014 d'une thèse de doctorat par la philosophe Nathalie Rubel, titrée :

Sexe et laïcité. L'égalité sexuelle comme critère fondamental de laïcité du droit

 

 

En préambule de sa thèse, Nathalie Rubel écrit :

 

Dans l’Etat républicain théoriquement et rhétoriquement fondé en liberté et en égalité, l’égalité sexuelle reste problématique. L’égalité des sexes et surtout l’égalité des sexualités sont comme institutionnellement inconcevables. Les réponses législatives apportées aux revendications de la société civile sont souvent ambiguës (changement de sexe civil, PaCS, parité etc.) et marquées par des résistances traditionalistes, au fond plus religieuses que symboliques.

En analysant le contrat social par le prisme du contrat de mariage, on peut montrer qu’après 1789 le droit civil n’a pas fait sa révolution et qu’il tient, malgré son volontarisme, au « droit de la nature ».

L’Etat ne renonce pas à la différenciation sexuelle inscrite dans la Genèse et le droit canonique, puis sécularisée par Rousseau. Les femmes sont durablement frappées d’une double incapacité, civile et civique. Cependant, en séparant la famille et la Cité, Rousseau sépare le privé et le public et contribue à la conception de la laïcité. Les différences interindividuelles doivent rester au privé ; le public est l’espace de l’égalité indifférenciée des citoyens.

Or l’état civil impose dès la naissance une « religion des deux sexes », aujourd’hui contredite par les modes de vie et même la biologie. Cette forme de religion d’Etat a des conséquences discriminatoires par ses interdits (parenté homosexuelle...) et ses prescriptions (réassignation des intersexu-é-s...). Il serait logique que l’Etat laïque renonce à sexuer les citoyens.

 

LE TEXTE DE SA THESE DOCTORALE EST ICI : Nathalie Rubel

 

En conclusion provisoire à tout ce qui précède, disons qu'en France Le Mariage pour Tous n'a pas clos le débat « sexualité-laïcité », par exemple dans le sens de la conquête et la préservation de l'égalité des droits.

La discrimination résiste toujours très fort dans le monde du travail où les places de direction sont très majoritairement détenues par les hommes. Il aura fallu des lois imposant la parité pour rompre le machisme ambiant dans les assemblées politiques délibérantes. Il reste encore beaucoup de combats à mener pour l'égalité des salaires hommes-femmes. Mais encore, pour la création de crèches sur les lieux de travail, dans le secteur privé comme dans le secteur public.

A l'école, on a vu également tous les conservatismes se lever lors de la mise en place d'outils pédagogiques pour introduire dans les programmes dès la maternelle le principe d'égalité entre les genres féminin et masculin.

Le renforcement de la laïcité, y compris en France où elle est clairement affichée dans les lois et symboles de la République, a encore beaucoup de chemin à parcourir pour atteindre un but irréversible. Ce chemin passe aussi par le prépuce. Et ce n'est pas une mince affaire que le dire et l'écrire.

 

A votre tour, réagissez.

Ecrivez-nous en utilisant

la boîte à courrier ci-contre.