LES PRECURSEURS

Laïcité : (1) Les précurseurs

Par Louis STERNE

Le principe de séparation des religions et du pouvoir civil contenu dans la loi de 1905, fut le résultat d'une lente maturation étalée sur plusieurs siècles. Mais encore d'affrontements, de guerres, d'interdits. En voici quelques aperçus.

L est bien difficile de dire avec précision où et quand germa le principe de laïcité, c'est-à-dire de séparation entre la société civile et la sphère religieuse.

Ce principe d'indépendance ne fit pas que mettre face-à-face le pouvoir politique et le pouvoir clérical – en l'occurrence catholique, mais aussi la structure hiérarchique de l'Eglise catholique romaine face aux savants, physiciens, astronomes et philosophes.

Prenant à revers les thèses géocentriques d'Aristote et de Ptolémée (la Terre centre de l'univers autour de laquelle tourne le soleil), s'appuyant sur les travaux d'Aristarque de Samos démontant que la Terre tourne autour du soleil, Nicolas Copernic (1473-1543) attendit sa fin de vie par crainte de représailles de l'Eglise pour publier ses recherches sur le cosmos et sur le mouvement des planètes du système solaire.

Ses principaux ouvrages furent alors versés à l'Index, cette prison pour œuvres littéraires ou scientifiques contraires à la doctrine catholique.

Le procès d'Inquisition fait plus tard à Galilée (1564-1642) qui avait repris les études de Copernic, illustre encore la volonté d'émancipation des savants à l'égard d'une religion refusant d'admettre qu'elle pouvait se tromper sur sa vision cosmique.

La mise en cause directe de l'Eglise catholique par le réformateur Martin Luther (1483-1546), qui déniait à la dite Eglise un rôle d'intercesseur entre le divin Ciel et l'humanité, aviva la haine de Rome et de ses évêques contre tous ceux qui se ralliaient à la parole de cet homme de foi dénonçant le commerce des reliques, le dogme du purgatoire, le commerce des indulgences.

 

Son excommunication et sa mise au ban de l'empire germanique n'empêchèrent pas l'esprit de la Réforme de se répandre en Europe. Luther rallia une grande partie de la noblesse, provoquant de la sorte une rupture entre une grande partie des élites du royaume et les souverains de « droit divin ».

Copernic, Galilée, Martin Luther se détachèrent de la doctrine officielle

de l'Eglise catholique romaine

C'était Dieu au dessus du roi, le roi pliant genou devant l'évêque

Le commerce des Indulgences fut cause de fractures au sein de l'Eglise catholique

Galilée affirmait que la Terre tournait autour du soleil, comme avant lui Copernic.

Nicolas Copernic tarda à publier ses études sur la mobilité de la Terre et sur l'héliocentrisme afin de ne pas subir les foudres d'une Eglise catholique croyant en un cosmos immobile dont la Terre était au centre de tout.

Martin Luther défia l'Eglise romaine en l'accusant de pratiques mercantiles et de "simonie" - qui qualifiela possiblité d'acheter son paradis à prix d'or.

Royauté et Eglise catholique étaient étroitement imbriquées. Des rois s'étaient engagés dans les croisades en Palestine. Ils recevaient le sacre en la basilique de Reims et se faisaient inhumer en celle de Saint-Denis, aux portes de Paris. La soumission du pouvoir politique au pouvoir ecclésial était total. De « droit divin » signifiait que le souverain recevait l'onction par la volonté divine. C'était Dieu au dessus du roi, le roi pliant genou devant l'évêque.

Toute l'organisation politique et administrative de la France naissante en découla. L'Eglise catholique romaine reçut la charge de tenir les livres de l'état civil, de prononcer les mariages, et d'enterrer les morts. Et ce, quand bien même les époux et les défunts n'auraient pas été croyants.

L'école fut remise entre les mains des curés. Il ne fut pas question d'enseigner autrement que sous la direction d'un prêtre ou de religieux. L'Eglise eut encore la maîtrise de l'enseignement universitaire, nommant les maîtres de conférence de la prestigieuse Sorbonne, attribuant diplômes et grades universitaires aux professeurs.

Philippe IV Le Bel,

le roi qui remit un pape à sa vraie place

Philippe IV Le Bel

La période médiévale avait connu toutefois des heurts sévères entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. L'affrontement entre Philippe IV Le Bel et le pape Boniface VIII amorça une réelle prise de distance entre la couronne et le pontife de l'Eglise romaine, mais encore entre une grande partie du clergé et des évêques et le pape.

Le clergé français entendait obtenir une réelle autonomie en ne lui reconnaissant qu'une autorité spirituelle et non un pouvoir temporel. Ce fut l'émergence du gallicanisme, doctrine religieuse spécifiquement française faisant les évêques souverains dans leurs diocèses et les rois souverains dans leurs Etats.

Cela n'était surtout pas l'opinion de Boniface VIII énonçant dans sa bulle Unam Sanctam du 18 novembre 1302 : « Il est de nécessité de salut de croire que toute créature humaine est soumise au pontife romain : nous le déclarons, l’énonçons et le définissons".

René Descartes, Francis Bacon, John Locke,

pères de la philosophie moderne

René Descartes. Son "Discours de la Méthode" fut un clou planté dans le soulier des papes.

Francis Bacon travailla beaucoup sur la pensée, en déduisant que les idées ne venaient pas de l'inné, mais de l'expérience.

John Locke fut le premier à tracer une architecture des Droits fondamentaux de l'Homme.

Bien que le mot « laïcité » ne fut pas en usage à l'époque, c'est à René Descartes, mathématicien, physicien et philosophe français (1596-1650), auteur du fameux cogito ergo sum (je pense, donc je suis), qu'on devra l'avènement de la philosophie moderne.

L'homme soutenait la révolution copernicienne (la Terre tournant autour du soleil), alors que le Vatican venait de condamner Galilée. Le clergé romain disait avoir trouvé dans la bible une description d'un cosmos gravitant autour de la Terre assurément plate.

Le « Discours de la méthode » fut un véritable clou planté dans les souliers des papes. Descartes donnait le primat à une science basée sur l'expérimentation et la vérification. Rien ne devait être laissé à l'approximation ou aux sentiments. « Pour bien conduire la raison, la vérité doit être recherchée dans les sciences », écrivait-il.

Voilà qui ne pouvait plaire à l'Eglise catholique romaine voulant que tout ce qui arrivait aux hommes comme la maladie, la destruction des récoltes par la vermine, le gel ou la pourriture, les catastrophes naturelles, venait du ciel, de la volonté de Dieu pour punir les hommes de leurs péchés.

La pensée cartésienne trouva en grande partie écho en Angleterre, chez Francis Bacon (1561-1626) autre pionner de la pensée scientifique moderne, ainsi que chez John Locke (1632-1704).

Locke fut le premier à poser clairement les jalons des Droits fondamentaux de l'Homme en émettant l'idée que « l'état de nature fait les hommes libres et égaux. Aucun homme n'est soumis par nature à quiconque, car on ne peut être assujetti à la volonté arbitraire d'un autre homme, ni être tenu d'obéir à des lois qu'un autre instituerait pour lui : dans l'état de nature, nul ne détient d'autorité législative. L'égalité est une conséquence de cette liberté, car s'il n'existe aucun rapport naturel de sujétion personnelle, c'est par l'absence de distinction manifeste entre les hommes : tous ont les mêmes facultés ».

"De l'Esprit des Lois", l'ouvrage dans lequel Montesquieu montra la voie de la démocratie constitutionnelle.

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Sa conception du pouvoir politique reposait sur le principe de séparation entre ce qui tient du temporel et ce qui tient du spirituel. Pour lui, "l'Etat ne peut interdire les cultes, ne s'occupe pas du salut des hommes ni de leur perfection morale. Ces affaires sont strictement personnelles. L'État est donc un instrument et son rôle est réduit aux intérêts civils et temporels des hommes dont il doit protéger la vie, la liberté et les biens".

 

Montesquieu (1689-1755), dans « L'Esprit des Lois », fut précurseur des principes démocratiques et républicains d'un Etat édifié sur la séparation des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires. Il fut très prudent à propos de la religion en évitant toute attaque frontale contre une l'Eglise toute puissante. Il faut retenir que dans "Dissertation sur la politique des Romains" (1716), il dénonça « la religion comme moyen utilisé par les puissants pour pérenniser leur domination sur les humbles ».

Les graines d'une révolution des esprits et de la société étaient semées et commençaient à poindre sur la terre de France. Cette révolution jaillit d'un peuple affamé et assoiffé de liberté en juillet 1789 .

Elle a laissé à l'humanité l'un de ses plus beaux fruits : la laïcité que les peuples soumis envient à la France.

 

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