Hugo contre la loi Falloux

Laïcité : le combat politique de Victor Hugo

Son discours contre une école publique sous contrôle des religions (catholique en l'occurrence) reste un chef d'oeuvre de la pensée française

Cette caricature parue au 19è siècle illustre la bataille de l'Eglise catholique la République laïque.

Du côté obscur, l'Eglise catholique occupait la première place. Son influence sur les souverains et le pouvoir en général dépassait largement les limites de l'acceptable.

On doit à ce monument de la littérature française, Victor Hugo, un discours d'une clarté limpide et de force inouïe, prononcé à la tribune de l'Assemblée Nationale où il siégeait sur les bancs d'une droite coupée en deux – ceux du parti de l'Eglise et ceux de de la liberté de conscience dont il était l'âme et le moteur.

C'était durant la courte période de la deuxième République qui eut pour président Louis-Napoléon Bonaparte, lLequel avait nommé le comte Alfred de Falloux ministre de l'Instruction.

A cette époque de pré-révolution industrielle, l'école était déjà un enjeu majeur. Avec l'essor de l'industrie naissante, le pays avait besoin d'ouvriers, techniciens et ingénieurs pour inventer et conduire des machines, faire tourner des moteurs, dompter l'électricité et l'énergie de la vapeur.

Or, plus de la moitié de la population active était illettrée, incapable de suivre des consignes écrites, de lire des manuels de mise en route et fonctionnement des outils mécanisés. Ou encore de mettre en œuvre des réseaux et des chaînes de production. Savoir lire, compter était donc indispensable.

Sous le règne de Louis-Philippe, roi des Français, François Guizot, ministre de l'Instruction, tente la mise en place d'une grande politique d'enseignement à l'adresse des classes populaires. Son projet est d'ouvrir des écoles primaires pour les garçons dans toutes les communes de 500 habitants et plus et pour les filles dans les communes comptant au moins 800 habitants, de former des maîtres pendant trois ans dans des écoles spécialisées.

Ce projet reçoit l'hostilité de l'Eglise catholique et de la droite conservatrice qui redoutent « que les ouvriers et les paysans, une fois instruits, n'obéissent plus aux autorité morales et religieuses du pays ».

L'Eglise se méfie surtout des futurs instituteurs soupçonnés de mettre dans la tête des enfants des idées issues des philosophes des Lumières, comme Voltaire ou Rousseau.

Une révolution renversant Louis-Philippe, la Deuxième République s'installe alors et porte Louis-Napoléon Bonaparte au pouvoir.

Alors qu'il avait apporté son soutien au nouveau chef d'Etat, Victor Hugo, élu député deviendra un redoutable adversaire. Le nouveau ministre de l'Instruction, Alfred de Falloux, affiche un programme clair : « Dieu dans l'éducation, le pape à la tête de l'Eglise, l'Eglise à la tête de la civilisation ».

Bien que profondément touché par la foi, Victor Hugo perçoit tous les dangers d'une société placée sous la coupe de l'Eglise catholique, de son cortège de prélats et de curés, plus rétrogrades les uns que les autres, voyant Satan dans éprouvettes des laboratoires de science et dans des livres d'auteurs mis à l'Index des évêchés et du Vatican.

Cela vaudra à Victor Hugo de prononcer ce discours que nous publions ici, d'une lucidité et d'une sévérité implacables. Un discours de vérité.

La « loi Falloux » fut cependant adoptée. Ce qui valut la mise en coupe réglée de l'Instruction publique par l'Eglise catholique.

Les évêques siégèrent de droit dans les conseils académiques, contrôlèrent les programmes, imposèrent l'éducation religieuse catholique dans tous les établissements scolaires. Un curé de paroisse, en désaccord avec l'instituteur du village, pouvait, d'une simple lettre obtenir la mutation dudit enseignant. Et si l'évêque jugeait l'affaire sérieuse, celui-ci pouvait obtenir sa radiation par le préfet du département.

Toutes les craintes émises par Victor Hugo dans son célèbre discours pour la séparation de l'Ecole et de l'Eglise dans les écoles se vérifiaient entièrement.

Alfred de Falloux, auteur d'un projet de loi sévèrement contesté par Victoir Hugo - projet qui mettait l'école publique sous contrôle de l'Eglise catholique.

Victoir Hugo (ci-contre), ne fut pas seulement l'immense écrivain qu'on connaît, mais un homme politique très engagé.

Ses combats portaient sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat (la laïcité), contre la peine de mort, pour le suffrage universel, la liberté de la presse et d'opinion, l'instruction obligatoire et gratuite.

 

Il fut l'un des combattants contre la misère sociale qui déferlait sur la France.

Bien qu'ayant soutenu Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la 2è République, ce dernier le pourchassa lorsqu'il se fit proclamer empereur.

 

Victor Hugo dut alors se réfugier à Jersey puis Guernesey, où il écrivit des pièces majeures de son oeuvre.

 

L'école, pour lui, devait être un sanctuaire protégé de toutes les religions. Son discours à l'Assemblée nationale contre la loi Falloux qui soumettait l'école publique au diktat de l'Eglise catholique reste un chef d'oeuvre de la pensée française.

L'histoire de la France est là pour nous enseigner que la laïcité n'est pas seulement un idéal ou un principe, mais un véritable combat. Combat contre l'obscurantisme et l'asservissement des esprits, pour la liberté de conscience et le libre arbitre.

Ce combat fut mené aux XVIIIè et XIXè par des philosophes et des hommes politiques d'un très grand courage, affrontant au péril de leur propre liberté une monarchie de droit divin mettant le peuple à l'état de servage et le privant de droits fondamentaux.

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"Le" discours de Victor Hugo contre la confiscation de l'école publique par le clergé

L'intégral de l'intervention du député de la Seine, le 14 janvier 1850, reste un sommet du disours politique à l'Assemblée national et de la pensée d'un homme épris de liberté de conscience et de culture

"Je ne veux pas de la loi qu’on vous apporte.

Pourquoi ? Messieurs cette loi est une arme. Une arme n’est rien par elle-même, elle n’existe que par la main qui la saisit.

Or, quelle est la main qui se saisira de cette loi ? Là est toute la question.

Messieurs, c’est la main du parti clérical !

Je redoute cette main, je veux briser cette arme, je repousse ce projet.

Cela dit, j’entre dans la discussion.

Je m’adresse au parti qui a, sinon, rédigé, du moins inspiré le projet de loi, à ce parti à la fois éteint et ardent, au parti clérical. Je ne sais pas s’il est dans l’assemblée, mais je le sens un peu partout. Il a l’oreille fine il m’entendra. Je m’adresse donc au parti clérical, et je lui dis cette loi est votre loi.

Tenez, franchement, je me défie de vous. Instruire, c’est construire. Je me défie de ce que vous construisez.

Je ne veux pas vous confier l’enseignement de la jeunesse, l’âme des enfants, le développement des intelligences neuves qui s’ouvrent à la vie, l’esprit des générations nouvelles, c’est-à-dire l’avenir de la France, parce que vous le confier, ce serait vous le livrer.

Il ne me suffit pas que les générations nouvelles nous succèdent, (mais) qu’elles nous continuent. Voilà pourquoi je ne veux ni de votre main, ni de votre souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui a été fait par nos pères soit défait par vous. Après cette gloire, je ne veux pas de cette honte.

Votre loi est une loi qui a un masque. Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C’est une pensée d’asservissement, qui prend les allures de la liberté. C’est une confiscation intitulée donation. Je n’en veux pas.

Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu’elle confisque l’enseignement primaire, parce qu’elle dégrade l’enseignement secondaire, parce qu’elle abaisse le niveau de la science, parce qu’elle diminue mon pays.

Je la repousse parce que je suis de ceux qui ont un serrement de coeur et la rougeur au front toutes les fois que la France subit, pour une cause quelconque une diminution de territoire, ou une diminution de grandeur intellectuelle, comme par votre loi !

Avant de terminer, permettez-moi d’adresser, du haut de la tribune, au parti clérical, au parti qui nous envahit, un conseil sérieux.

Ce n’est pas l’habileté qui lui manque. Quand les circonstances l’aident, il est fort, très fort, trop fort ! Il sait l’art de maintenir une nation dans un état mixte et lamentable, qui n’est pas la mort, mais qui n’est plus la vie. Il appelle cela gouverner. C’est le gouvernement par la léthargie.

Mais qu’il y prenne garde, rien de pareil ne convient à la France. C’est un jeu redoutable que de lui laisser entrevoir - seulement entrevoir - à cette France, l’idéal que voici la sacristie souveraine, la liberté trahie, l’intelligence vaincue et liée, les livres déchirés, le prône remplaçant la presse, la nuit faite dans les esprits par l’ombre des soutanes, et les génies matés par les bedeaux.

C’est vrai, le parti clérical est habile ; mais cela ne l’empêche pas d’être naïf. Quoi ! il redoute le socialisme ! Quoi ! il voit monter le flot, à ce qu’il dit, et il oppose à ce flot qui monte je ne sais quel obstacle à claire-voie. Il s’imagine que la société sera sauvée parce qu’il aura combiné, pour la défendre, les hypocrisies sociales avec les résistances matérielles et qu’il aura mis un jésuite partout où il n’y a pas de gendarme !

Qu’il y prenne garde, le XIXè siècle lui est contraire. Qu’il ne s’obstine pas, qu’il renonce à maîtriser cette grande époque pleine d’instincts profonds et nouveaux, sinon il ne réussira qu’à la courroucer, il développera imprudemment le côté redoutable de notre temps, et il fera surgir, des éventualités terribles.

Oui, avec le système qui fait sortir, l’éducation de la sacristie et le gouvernement du confessionnal. Que le parti clérical le sache, partout où il sera, il engendrera des révolutions ; partout, pour éviter Torquemada, on se jettera dans Robespierre. Voilà ce qui fait du parti qui s’intitule le parti catholique un sérieux danger publie. Et ceux qui, comme moi, redoutent également le bouleversement anarchique et l’assoupissement sacerdotal, jettent le cri d’alarme. Pendant qu’il est encore temps qu’on y songe bien !

Oui, l’Italie est, de tous les Etats de l’Europe, celui où il y a le moins de natifs sachant lire ! L’Espagne, magnifiquement dotée, a perdu, grâce à votre joug, qui est un joug de dégradation et d’amoindrissement, ce secret ide la puissance qu’elle tenait de Dieu, et en échange de tout ce que vous lui avez fait perdre, elle a reçu de vous l’Inquisition.

C’est votre habitude. Quand vous forgez une chaîne, vous dites : Voici une liberté ! Quand vous faites une proscription, vous criez : Voilà une amnistie

Ah ! je ne vous confonds pas avec l’Eglise, pas plus que je ne confonds le gui avec le chêne. Vous êtes les parasites de l’Eglise ; vous êtes la maladie de l’Eglise. Ignace est l’ennemi de Jésus. Vous êtes non les croyants, mais les sectaires d’une religion que vous ne comprenez pas, les metteurs en scène de la sainteté. Ne mêlez pas l’Eglise à vos affaires, à vos combinaisons, à vos stratégies, à vos doctrines, ?à vos ambitions.

Surtout ne l’identifiez pas avec vous. Voyez le tort que vous lui faites.

Vous vous faites si peu aimer que vous finiriez par la faire haïr !

Ah ! nous vous connaissons ! nous connaissons le parti clérical. C’est un vieux parti qui a des états de service. C’est lui qui monte la garde à la porte de l’orthodoxie. C’est lui qui a trouvé pour la vérité ces deux étais merveilleux, l’ignorance et l’erreur. C’est lui qui a fait défense à la science et au génie d’aller au-delà du missel et qui veut cloîtrer la pensée dans le dogme. Tous les pas qu’a faits l’intelligence de l’Europe, elle les a faits malgré lui. Son histoire est écrite dans l’histoire du progrès humain, mais elle est écrite au verso. Il s’est opposé à tout.

C’est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit que les étoiles ne tomberaient pas ; appliqué à Campanella vingt-sept fois la question pour avoir affirmé que le nombre des mondes était infini et entrevu le secret de la création ; persécuté Harvey pour avoir prouvé que le sang circulait. De par Josué, il a enfermé Galilée, de par saint Paul, il a emprisonné Christophe Colomb. Découvrir la loi du ciel, c’était une impiété ; trouver un monde, c’était une hérésie. C’est lui qui a anathématisé Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la morale, Molière au nom de la morale et de la religion. Oh ! oui, certes, qui que vous soyez, qui vous appelez le Parti catholique, et qui êtes le parti clérical, nous vous connaissons ! Voilà longtemps déjà que la conscience humaine se révolte contre vous et vous demande : qu’est -ce que vous me voulez ? Voilà longtemps déjà que vous essayez de mettre un bâillon à l’esprit humain.

Et vous voulez être les maîtres de l’enseignement ! Et il n’y a pas un poète, pas un écrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous acceptiez ! Et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, illuminé, imaginé, inventé, par les génies, le trésor de la civilisation, l’héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez. Si le cerveau de l’humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d’un livre, vous y feriez des ratures !

Et vous réclamez la liberté d’enseigner ! Tenez soyons sincères, entendons-nous sur la liberté que vous réclamez, c’est la liberté de ne pas enseigner.

Ah ! Vous voulez qu’on vous donne des peuples à instruire ! Fort bien ! Voyons vos élèves ! Voyons vos produits. Qu’est-ce que vous avez fait de l’Italie ? de l’Espagne ? Depuis des siècles, vous tenez dans vos mains, à votre discrétion, à votre école, sous votre férule, ces deux grandes nations, illustres parmi les plus illustres ; qu’en avez-vous fait ? Grâce à vous l’Italie, cette mère des génies et des nations, qui a répandu sur l’univers toutes les plus éblouissantes merveilles de la poésie et des arts, l’Italie qui a appris à lire au genre humain, l’Italie aujourd’hui ne sait pas lire !

Ce qui vous importune, c’est cette énorme quantité de lumière aujourd’hui plus éclatante que jamais, lumière qui fait de la nation française la nation éclairante, de telle sorte qu’on aperçoit la clarté de la France sur la face de tous les peuples de l’univers. Eh bien, cette clarté de la France, cette lumière libre, cette lumière qui ne vient pas de Rome, voilà ce que vous voulez éteindre, voilà ce que nous voulons conserver ! Tenez, vous venez de Rome ; je vous en fais compliment. Vous avez eu là-bas un beau succès. Vous venez de bâillonner le peuple romain, maintenant vous voulez bâillonner le peuple français. Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. Seulement prenez garde ! c’est malaisé. Celui-ci est un lion tout à fait vivant.

A qui en voulez-vous donc ? Je vais vous le dire. Vous en voulez à la raison humaine. Pourquoi ? Parce qu’elle fait le jour."

 

Victor Hugo, lorsqu'il était député de la Seine, membre du parti de l'Ordre (droite), dont il contestait ouvertement l'orientation cléricale.

Vu par Daumier, le grand caricaturiste du 19è siècle.